SÉNÈQUE, Epistulae ad Lucilium, IX

IX. SENECA LUCILIO SUO SALUTEM

(1) An merito reprehendat in quadam epistula Epicurus eos qui dicunt sapientem se ipso esse contentum et propter hoc amico non indigere, desideras scire. Hoc obicitur Stilboni ab Epicuro et iis quibus summum bonum visum est animus in patiens. (2) In ambiguitatem incidendum est, si exprimere 'apátheian´ uno uerbo cito voluerimus et impatientiam dicere; poterit enim contrarium ei quod significare volumus intellegi. Nos eum volumus dicere qui respuat omnis mali sensum: accipietur is qui nullum ferre possit malum. Vide ergo num satius sit aut invulnerabilem animum dicere aut animum extra omnem patientiam positum. (3) Hoc inter nos et illos interest: noster sapiens vincit quidem incommodum omne sed sentit, illorum ne sentit quidem. Illud nobis et illis commune est, sapientem se ipso esse contentum. Sed tamen et amicum habere vult et vicinum et contubernalem, quamvis sibi ipse sufficiat. (4) Vide quam sit se contentus: aliquando sui parte contentus est. Si illi manum aut morbus aut hostis exciderit, si quis oculum vel oculos casus excusserit, reliquiae illi suae satisfacient et erit imminuto corpore et amputato tam laetus quam (in) integro fuit; sed <si> quae sibi desunt non desiderat, non deesse mavult. (5) Ita sapiens se contentus est, non ut velit esse sine amico sed ut possit; et hoc quod dico 'possit' tale est: amissum aequo animo fert. Sine amico quidem numquam erit: in sua potestate habet quam cito reparet. Quomodo si perdiderit Phidias statuam protinus alteram faciet, sic hic faciendarum amicitiarum artifex substituet alium in locum amissi.

traduction

Épicure a-t-il raison de blâmer, dans une de ses lettres, ceux qui disent que le sage se suffit à lui-même et partant n’a pas besoin d’amis ? voilà ce que tu veux savoir. Épicure s’attaquait à Stilpon et à ceux qui voient le bien suprême dans une âme qui ne souffre de rien. L’ambiguïté est inévitable, si nous voulons rendre apathie par un seul mot précis et mettre impatientiam : car on pourra comprendre le contraire de ce que nous donnons à entendre. Nous voulons désigner l’homme qui repousse tout sentiment du mal, et on l’entendrait de celui pour qui tout mal est insupportable : vois donc s’il n’est pas mieux de dire une âme invulnérable, ou une âme placée en dehors de toute souffrance. Voici en quoi nous différons des Mégariques : notre sage est invincible à toutes les disgrâces, mais il n’y est pas insensible ; le leur ne les sent même pas. Le point commun entre eux et nous, c’est que le sage se suffit : toutefois il désire en outre les douceurs de l’amitié, du voisinage, du même toit, bien qu’il trouve en soi assez de ressources. Il se suffit si bien à lui-même, que souvent une partie de lui-même lui suffit, s’il perd une main par la maladie ou sous le fer de l’ennemi. Qu’un accident le prive d’un oeil, il est satisfait de ce qui lui reste : mutilez, retranchez ses membres, il demeurera aussi serein que quand il les avait intacts. Les choses qui lui manquent, il ne les regrette pas ; mais il préfère n’en pas être privé. Si le sage se suffit, ce n’est pas qu’il ne veuille point d’ami ; c’est qu’il peut s’en passer ; et quand je dis qu’il le peut, j’entends qu’il en souffre patiemment la perte. Il ne sera jamais sans un ami ; il est maître de le remplacer sitôt qu’il le veut. Comme Phidias, s’il perd une statue, en aura bientôt fait une autre ; ainsi le sage, ce grand artiste en amitié, trouve à remplir la place vacante.

traduction par groupe de mots

SENECA LVCILIO SVO SALVTEM

Mon cher Lucilius (conseil de traduction dû à M. Claude Fiévet, Maître de Conférences à l’Université de Bordeaux).

§1 AN si MERITO REPREHENDAT EPICURUS Épicure a raison de blâmer IN QUADAM EPISTULA dans une +de ses + lettres EOS QUI DICUNT ceux qui disent SAPIENTEM SE IPSO ESSE CONTENTUM que le sage se suffit à lui-même (proposition infinitive COD de DICUNT) ET PROPTER HOC AMICO NON INDIGERE et qu’à cause de cela il n’a pas besoin d’ami DESIDERAS SCIRE +voilà ce que+ tu veux savoir HOC OBICITUR STILBONI AB EPICURO c’est ce qui est reproché à Stilbon par Épicure ET IIS et à ceux QUIBUS VISUM EST qui croient (litt à qui il a semblé, du verbe VIDERI) SUMMUM BONUM que le souverain bien (terme de philosophie ; ici, il faut déclencher le traducteur automatique !) EST ANIMUS IMPATIENS c’est l’âme impassible

§ 2 IN AMBIGUITATEM INCIDENDUM EST on tombera dans l’ambiguïté (l’adjectif verbal épithète a ici la valeur d’un participe futur, pour plus de détails, voir Syntaxe d’Ernout et Thomas, § 297 d) SI VOLUERIMUS si nous voulonsEXPRIMERE APAQEIAN UNO VERBO CITO traduire APAQEIA (note pour les non-hellénistes : prononcer a-pa-té-ya, c’est le mot qui a donné apathie en français, au prix d’un effort immense d’imagination !) à la va-vite (emprunté à Marie-Ange Jourdan-Gueyer, traductrice chez G.-F. des 29 premières lettres à Lucilius) en un seul mot ET INPATIENTIAM DICERE et dire impassibilité. (IN-PATIENTIA est le calque de A-PAQEIA :  préfixe de valeur négative et racine du verbe signifiant endurer, subir, souffrir, verbes de même racine indo-européenne. J’emprunte à M. Pierre Maréchaux, en l’édition des PUF, bien meilleure que celle de Hatier Belles Lettres, cette précieuse et précise distinction : APAQEIA : litt. le fait de ne pas souffrir, l’impossibilité d’être affecté, c’est-à-dire le courage invulnérable.// INPATIENTIAM : l’incapacité de supporter, c’est-à-dire la faiblesse) : POTERIT ENIM INTELLIGI il pourra en effet être compris CONTRARIUM dans un sens contraire(attribut du sujet de INTELLIGI° EI QUOD SIGNIFICARE VOLUMUS à celui que nous souhaitons exprimer NOS EUM VOLUMUS DICERE car nous voulons dire QUI RESPUAT OMNIS MALI SENSUM : celui qui repousse toute sensation de douleur ACCIPIETUR IS et on comprendra : celui (litt. il sera compris, passif impersonnel) QUI NULLUM FERRE POSSIT MALUM qui ne peut supporter aucune douleur VIDE ERGO vois donc NUM si SATIUS SIT s’il ne vaudrait pas mieux DICERE dire (il est impossible de conserver l’ordre des mots dans le mot-à-mot) AUT ou bien INVULNERABILEM ANIMUM âme invulnérable AUT ou bien ANIMUM EXTRA OMNEM PATIENTIAM POSITUM âme placée en dehors de toute souffrance.

§ 3 HOC INTER NOS ET ILLOS INTEREST telle est la différence entre eux et nous (litt. nous et eux ; ILLOS : Stilbon et les Cyniques) NOSTER SAPIENS notre sage +à nous+ (nous les stoïciens) VINCIT surmonte QUIDEM INCOMMODUM OMNE tous les maux (j’use du pluriel par commodité stylistique) SED mais SENTIT il les éprouve ILLORUM le leur NE SENTIT QUIDEM ne les éprouve même pas. ILLUD COMMUNE EST ceci est commun NOBIS ET ILLIS entre eux et nous (oui, NOBIS ! vérifié sur l’édition Préchac et Noblot de la C.U.F. Corrigez le texte Hatier les Belles Lettres) SAPIENTEM SE IPSO ESSE CONTENTUM que le sage se suffit à lui-même (noter la reprise) SED TAMENmais pourtant ET AMICUM HABERE VULT +le nôtre+ veut aussi (sens premier de ET) avoir un ami ET VICINUM et un voisin ET CONTUBERNALEM et un compagnon de tente (litt. un camarade de chambrée, la tente partagée étant la tente militaire. Nous dirions aujourd’hui un camarade de galère, même si les galères ont disparu !) QUAMVIS bien que SIBI IPSE SUFFICIAT il trouve tout en lui-même (emprunt à Molière : Si vous n’êtes point […] Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous…)

§ 4 VIDE vois QUAM SIT SE CONTENTUS combien il se suffit à lui-même ALIQUANDO SUI PARTE CONTENTUS EST parfois, il se suffit d’une part de lui-même SI si AUT MORBUS ou la maladie AUT HOSTIS ou l’ennemi ILLI MANUM EXCIDERIT lui ampute (litt. lui aura retranché une main.) SI QUIS CASUS si quelque accident OCULUM VEL OCULOS EXCUSSERIT lui arrache un œil ou les deux yeux RELIQUIAE ILLI SUAE SATISFACIENT ce sera assez pour lui des membres qui lui restent (litt des restes. On peut risquer le demeurant, bien vieux mais qui convient bien au contexte. Noter le jeu futur antérieur/futur simple : le latin souligne ainsi la nécessité que la condition ait été remplie –emploi du perfectum- pour que le fait s’accomplisse. Pour impressionner favorablement l’examinateur, dire protase pour désigner la proposition subordonnée commençant par SI, placée en tête, et apodose pour la principale qui la suit. C’est comme ça que ça s’appelle !) ET ERIT et il sera INMINUTO CORPORE le corps diminué ET AMPUTATO et amputé (inutile de voir ici des ablatifs absolus ; il peut tout aussi vraisemblablement s’agir de compléments de nom à l’ablatif dit ablatif descriptif, ex. : PUER EGREGIA INDOLE) TAM LAETUS aussi heureux QUAM INTEGRO FUIT qu’il l’était le corps intact SED mais QUAE les choses que SI DESUNT au cas où elles manquent NON DESIDERAT il ne regrette pas NON DEESSE MAVULT il préfère qu’elles ne manquent pas (en français de tous les jours : mais ce qu’il ne regrette pas quand cela lui manque, il préférerait que cela ne lui manque pas.)

§ 5 ITA SAPIENS SE CONTENTUS EST ainsi le sage se suffit de lui NON UT VELIT ESSE SINE AMICO ce n’est pas qu’il veut être sans ami SED UT POSSIT mais qu’il le peut ET HOC QUOD DICO POSSIT et ce que je dis il peutTALE EST est ainsi (en français de tous les jours : et quand je dis il peut, je veux dire par là que…) AMISSUM AEQUO ANIMO FERT il supporte sa perte avec résignation SINE AMICO QUIDEM NUMQUAM ERIT mais il ne sera jamais sans ami IN SUA POTESTATE HABET +car+ il est en son pouvoir QUAM CITO REPARET de réparer +cette perte+ le plus tôt possible QUOMODO de même que SI PERDIDERIT PHIDIAS STATUAM Phidias, s’il perd une statue PROTINUS ALTERAM FACIET en fera aussitôt une autre SIC de même HIC FACIENDARUM AMICITIARUM ARTIFEX ce maître en l’art de se faire des amitiés SUBSTITUET ALIUM mettra un autre +ami+ IN LOCUM AMISSI à la place de +l’ami+ perdu

Commentaire

 

En guise de commentaire, tempus irreparabile fugit, quelques pistes de réflexion :

Enlacement des deux grands thèmes de la sagesse et de l’amitié.

Présence de Lucilius (DESIDERAS) à l’ouverture du texte, mais oubli rapide ensuite : vraie correspondance, ou correspondance fictive, la question reste ouverte…

Revendication d’humanité (VINCIT SED SENTIT), contre la surhumanité des Cyniques et des Mégariques.

Écriture soignée, un peu incantatoire (noter les refrains, SAPIENS SE CONTENTUS EST) et les variations (SUFFICERE, SATISFERE)

Pour mémoire, pour le plaisir, un écho lointain, dans la Médée de Corneille :

«Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?

Moi,

Moi, dis-je, et c’est assez»

SÉNÈQUE, Epistulae ad Lucilium, IX, § 6 à 10

texte

(6) Quaeris quomodo amicum cito facturus sit? Dicam, si illud mihi tecum conuenerit, ut statim tibi soluam quod debeo et quantum ad hanc epistulam paria faciamus. Hecaton ait, 'ego tibi monstrabo amatorium sine medicamento, sine herba, sine ullius ueneficae carmine: si uis amari, ama'. Habet autem non tantum usus amicitiae ueteris et certae magnam uoluptatem sed etiam initium et comparatio nouae.

(7) Quod interest inter metentem agricolam et serentem, hoc inter eum qui amicum parauit et qui parat. Attalus philosophus dicere solebat iucundius esse amicum facere quam habere, 'quomodo artifici iucundius pingere est quam pinxisse'. Illa in opere suo occupata sollicitudo ingens oblectamentum habet in ipsa occupatione: non aeque delectatur qui ab opere perfecto remouit manum. Iam fructu artis suae fruitur: ipsa fruebatur arte cum pingeret. Fructuosior est adulescentia liberorum, sed infantia dulcior.

(8) Nunc ad propositum reuertamur. Sapiens etiam si contentus est se, tamen habere amicum uult, si nihil aliud, ut exerceat amicitiam, ne tam magna uirtus iaceat, non ad hoc quod dicebat Epicurus in hac ipsa epistula, «ut habeat qui sibi aegro assideat, succurrat in uincula coniecto uel inopi», sed ut habeat aliquem cui ipse aegro assideat, quem ipse circumuentum hostili custodia liberet. Qui se spectat et propter hoc ad amicitiam uenit male cogitat. Quemadmodum coepit, sic desinet: parauit amicum aduersum uincla laturum opem; cum primum crepuerit catena, discedet. (9) Hae sunt amicitiae quas temporarias populus appellat; qui utilitatis causa assumptus est tamdiu placebit quamdiu utilis fuerit. Hac re florentes amicorum turba circumsedet, circa euersos solitudo est, et inde amici fugiunt ubi probantur; hac re ista tot nefaria exempla sunt aliorum metu relinquentium, aliorum metu prodentium. Necesse est initia inter se et exitus congruant: qui amicus esse coepit quia expedit <et desinet quia expedit>; placebit aliquod pretium contra amicitiam, si ullum in illa placet praeter ipsam.

(10) «In quid amicum paras?» Ut habeam pro quo mori possim, ut habeam quem in exsilium sequar, cuius me morti et opponam et impendam: ista quam tu describis negotiatio est, non amicitia, quae ad commodum accedit, quae quid consecutura sit spectat.

traduction

Comment, dis-tu, peut-il faire si vite un ami ? Je te le dirai si tu veux bien que dès à présent je te paye ma dette, et que pour cette lettre nous soyons quittes. Hécaton a dit : « Voici une recette pour se faire aimer sans drogues, ni herbe, ni paroles magiques de sorcière. Aimez, on vous aimera. » Ce qu’il y a de différence pour l’agriculteur entre moissonner et semer existe entre tel qui s’est fait un ami et tel qui s’en fait un. Le philosophe Attale disait souvent : « Il est plus doux de faire que d’avoir un ami, comme l’artiste jouit plus à peindre son tableau qu’à l’avoir peint. » Occupé qu’il est à son oeuvre avec tant de sollicitude, que d’attraits pour lui dans cette occupation même ! L’enchantement n’est plus si vif quand, l’oeuvre finie, sa main a quitté la toile ; alors il jouit du fruit de son art : il jouissait de l’art même lorsqu’il tenait le pinceau. Dans nos enfants l’adolescence porte plus de fruits ; mais leurs premiers ans charment davantage.

Revenons à notre propos. Le sage, bien qu’il se suffise, n’en désire pas moins un ami, ne fût-ce que pour exercer l’amitié, pour qu’une si belle vertu ne reste pas sans culture, et non, comme Épicure le dit dans sa lettre, pour avoir qui veille à son lit de douleur, qui le secoure dans les fers ou dans le besoin, mais un homme qui malade soit assisté par lui, et qui enveloppé d’ennemis soit sauvé par lui de leurs fers. Ne voir que soi, n’embrasser l’amitié que pour soi, méchant calcul : elle finira comme elle a commencé. On a voulu s’assurer d’un auxiliaire contré la captivité ; mais au premier bruit de chaînes plus d’ami. Ce sont amitiés du moment, comme dit le peuple. Choisi dans votre intérêt, je vous plais, tant que je vous sers. De là cette foule d’amis autour des fortunes florissantes ; abattues, quelle solitude ! les amis fuient les lieux d’épreuve. De là tant de ces déloyaux exemples, de ces lâchetés qui vous abandonnent, de ces lâchetés qui vous trahissent. Il faut bien que le début et le dénouement se répondent. Qui s’est fait ami par intérêt sera séduit par quelque avantage contraire à cette amitié, si, en elle, une autre chose qu’elle l’attirait.

Pourquoi est-ce que je prends un ami ? afin d’avoir pour qui mourir, d’avoir qui suivre en exil, de qui sauver les jours, s’il le faut, aux dépens des miens. Cette autre union que tu me dépeins est un trafic, ce n’est pas l’amitié : un profit l’appelle, il y va ; le gain à faire, voilà son but.

traduction par groupe de mots

6 QUAERIS tu demandes QUOMODO AMICUM CITO FACTURUS SIT ? comment +le sage+ se fera si vite un ami ? DICAM je le dirai SI ILLI MIHI TECUM CONVENERIT si cela est convenu (litt. sera convenu, antériorité de la condition) entre toi et moi (en français de tous les jours : si nous convenons, toi et moi) UT STATIM SOLVAM que je règle tout de suite QUOD DEBEO ce que je te dois (La dette de Sénèque, c’est la maxime philosophique qu’il propose à la méditation de Lucilius à la fin de chaque lettre) ET QUANTUM AD HANC EPISTULAM et, quant à cette lettre du moins PARIA FACIAMUS nous soyons quittes HECATON AIT Hécaton dit (il s’agit d’un philosophe stoïcien) EGO TIBI MONSTRABO AMATORIUM moi, je te prescrirai un philtre d’amour SINE MEDICAMENTO sans poison SINE HERBA sans herbe (hé oui, l’herbe, déjà dans l’Antiquité ! Souvenez-vous de la nourrice de Myrrha, qui fait une proposition analogue. Les littéraires penseront, eux, au  “ vin herbé ” de Tristan et Yseut.) SINE ULLIUS VENEFICAE CARMINE sans l’incantation d’aucune sorcière (ULLIUS, forme de ULLUS, ULLA, ULLUM, substitut de NULLUS, NULLA, NULLUM dans les phrases où figure déjà une négation : stratégie de contournement de la langue latine, où deux négations valent une affirmation. Noter que la recette du philtre d’amour est la même que chez Ovide, y compris les incantations.) SI VIS AMARI si tu veux qu’on t’aime (litt être aimé ; ne pas rendre par le passif qui en français alourdit la phrase.) AMA aime (Henri Noblot, élégant mais infidèle : “ Aime et l’on t’aimera ” ; Jourdan-Gueyer et Maréchaux, en chœur : “ Si tu veux être aimé, aime ”, fidèle mais lourd. Je risque : “ Tu veux qu’on t’aime ? aime ! ”) AUTEM or (reconnaître ici le connecteur logique qui introduit la mineure du syllogisme. Cette conjonction est toujours en seconde position dans la phrase latine, je la reporte en tête pour obéir aux structures du français) HABET NON TANTUM USUS AMICITIAE VETERIS ET CERTAE +ce n’est pas+ seulement la pratique d’une amitié vieille et sûre +qui+ recèle un grand plaisir SED ETIAM mais aussi INITIUM ET COMPARATIO NOVAE le début et l’acquisition d’une nouvelle (Bien comprendre que HABET a un double sujet USUS AMICITIAE VETERIS ET CERTAE, d’une part, et INITIUM ET COMPARATIO +AMICITIAE+ NOVAE. Jourdan-Gueyer : “ Or ce qui comporte un grand plaisir, ce n’est pas seulement d’entretenir une amitié vieille et sûre, c’est encore de commencer et d’en acquérir une nouvelle ”)

7 QUOD INTEREST INTER ce qui fait la différence entre METENTEM AGRICOLAM le paysan qui moissonne ET SERENTEM et +celui+ qui sème HOC INTER c’est +ce qui fait la +différence+ entre EUM QUI AMICUM PARAVIT celui qui s’est gagné un ami ET QUI PARAT et celui qui s’en gagne un (Oui, je sais : PARARE signifie acquérir, STRICTO SENSU, mais les gains sont bien des acquisitions, non ?) ATTALUS PHILOSOPHUS le philosophe Attale DICERE SOLEBAT disait souvent (Piège ! Inutile de traduire SOLERE, l’imparfait français suffit largement à rendre l’idée d’habitude) JUCUNDIUS ESSE qu’il est plus intéressant AMICUM FACERE de se faire un ami QUAM HABERE que de l’avoir QUOMODO ARTIFICI comme, pour un artiste JUCUNDIUS PINGERE EST il est plus intéressant de peindre QUAM PINXISSE que d’avoir peint. (Comment rendre JUCUNDIUS ? Il faut un terme qui convienne à la naissance d’une amitié et à la création artistique, et qui soit naturel sans être plat… L’adjectif jouissif remplit ces conditions, mais il n’est pas considéré comme académique… Reste le renversement de construction : “ Il y a plus de joie à se faire un ami que de joie d’avoir un ami, comme il y a plus de joie pour le peintre à peindre que de joie d’avoir peint. ” J’hésite entre joie et allégresse, et j’ajoute : et il y a plus de joie à traduire Sénèque que de joie d’avoir traduit Sénèque !.) ILLA IN OPERE SUO OCCUPATA SOLLICITUDO cette tension +d’esprit+ concentrée sur son œuvre INGENS OBLECTAMENTUM HABET trouve une distraction IN IPSA OCCUPATIONE dans sa concentration même NON AEQUE DELECTATUR il ne se réjouit pas autant QUI celui qui AB OPERE PERFECTO REMOVIT MANUM qui a ôté la main de (qui a mis la dernière main à…) son œuvre achevée JAM FRUCTU ARTIS SUAE FRUITUR à ce moment, il jouit du fruit de son art IPSA FRUEBATUR ARTE +tandis que+ (asyndète c.-à-d. absence de mot de liaison chez Sénèque : marque une forte opposition, à rendre dans la traduction) il jouissait de son art même CUM PINGERET pendant qu’il peignait. FRUCTUOSIOR EST ADULESCENTIA LIBERORUM l’adolescence est plus fructueuse chez les enfants SED INFANTIA DULCIOR mais l’enfance est plus douce (en français courant : chez nos enfants, l’adolescence porte plus de fruit, la petite enfance plus de douceur. Hé oui, du plus austère philosophe au plus farouche guerrier, les Romains étaient gagas devant les enfants, les leurs et ceux des autres… Pour plus de précision, lire l’essai de Jean-Pierre Néraudau, Etre enfant à Rome, Payot poche)

8 NUNC AD PROPOSITIUM REVERTAMUR maintenant, revenons au sujet SAPIENS ETIAM SI CONTENTUS EST SE le sage, même s’il se suffit TAMEN HABERE AMICUM VULT veut pourtant avoir un ami SI NIHIL ALIUD si rien d’autre (en français de tous les jours : ne serait-ce que…) UT EXERCEAT AMICITIAM pour s’entraîner à l’amitié NE TAM MAGNA VIRTUS de peur qu’une si grande vertu (autre terme philosophique : il s’agit de la virtualité, du principe agissant, si j’ose dire : vertu excitante du café et du tabac. Se reporter aux Tusculanes, encore sur le site, pour le point de vue détaillé d’un autre philosophe latin.) JACEAT ne demeure en jachère NON AD HOC non dans l’intention QUOD DICEBAT EPICURUS IN HAC IPSA EPISTULA ainsi que le disait Épicure précisément dans cette lettre (la lettre citée au § 1) UT HABEAT d’avoir QUI SIBI AEGRO ADSIDEBAT quelqu’un pour le veiller (litt. s’asseoir près de lui. Indicatif dans la relative : nous sommes ici dans le domaine du constat.) quand il est malade SUCURRAT IN VINCULA CONJECTO le secourir quand il a été jeté en prison (CONJECTO, datif CO2 de SUCCURRAT. VINCULA, litt. les chaînes, image de la captivité encore plus expressive que l’image de la prison. Malheureusement, le français  “ dans les fers ” sent sa version latine à plein nez…) VEL INOPI ou dans la pauvreté (litt. le secourir indigent) SED mais UT HABEAT ALIQUEMd’avoir quelqu’un CUI IPSE AGRO ADSIDEAT à veiller personnellement quand il est malade (Subjonctif dans la relative : nous sommes dans le domaine de la volition. Noter la reprise de termes et le renversement de construction) QUEM IPSE … LIBERET à délivrer personnellement CIRCUMVENTUM HOSTILI CUSTODIA +quand il est+ cerné par la garde ennemie (Je ne peux m’empêcher de voir dans cette garde ennemie la police de Néron. La littérature latine regorge d’allusions à l’art de la guerre, mais Sénèque n’a jamais combattu. PRUDENCE ! ne pas soumettre cette divagation à l’examinateur.) QUI celui qui (formule généralisante, Sénèque frappe une maxime, bien rendue par l’infinitif chez Budé) SE SPECTAT qui se regarde (en français de tous les jours : qui ne pense qu’à lui) ET PROPTER HOC et à cause de cela AD AMICITIAM VENIT vient à l’amitié (“ s’engage dans une amitié ”, Jourdan-Gueyer) MALE COGITAT pense mal (en français de tous les jours : se trompe, fait un mauvais calcul.) QUEMADMODUM COEPIT ainsi a-t-il commencé SIC DESINET ainsi finira-t-il PARAVIT AMICUM il s’est gagné un ami LATURUM OPEM qui portera secours (en français de tous les jours : pour lui porter secours, valeur finale du participe futur LATURUM déterminant AMICUM) ADVERSUS VINCULA contre la prison CUM PRIMUM dès que CREPUERIT CATENA aura cliqueté la chaîne DISCEDET il s’en ira.

9 HAE SUNT AMICITIAE Ce sont les amitiés (Attraction du démonstratif sujet, neutre, au genre de l’attribut) QUAS TEMPORARIAS POPULUS APPELLAT que le peuple appelle +amitiés+ de circonstance QUI celui qui UTILITATIS CAUSA ASSUMPTUS EST qui a été adopté pour cause d’utilité (en français de tous les jours : pour les services qu’il pouvait rendre) TAMDIU PLACEBIT plaira aussi longtemps QUAMDIU UTILIS FUERIT qu’il sera utile (qu’il rendra service) HAC RE pour cette raison FLORENTES ceux qui sont au sommet (ne pas dire “ au top ”, jeunes gens, mais c’est bien ça !) AMICORUM TURBA une foule d’amis CIRCUMSEDET les assiège +tandis que+ (asyndète à faire sentir dans la traduction) CIRCA EVERSOS autour de ceux qui ont été abattus (impossible de rendre en français la figure dérivative CIRCUM-SEDET/CIRCA, lui faire un sort dans le commentaire) SOLITUDO EST c’est le désert ET et INDE AMICI FUGIUNT les amis se sauvent de là UBI PROBANTUR où on les met à l’épreuve (Lecture de Mmes Flobert et Zorlu qui font de INDE l’antécédent de UBI. Pierre Maréchaux fait une lecture différente, et, pour moi, meilleure : INDE, valeur consécutive : dès lors AMICI FUGIUNT les amis s’enfuient UBI quand, valeur temporelle PROBANTUR : ils sont mis à l’épreuve) HAC RE ISTA pour cette mauvaise raison (valeur dépréciative du déterminant ISTA) TOT NEFARIA EXEMPLA SUNT il est tant d’exemples sacrilèges ALIORUM METU RELIQUENTUM les uns abandonnant par peur ALIORUM METU PRODENTIUM les autres trahissant par peur (ne pas dire “ balançant ”, jeunes gens, mais c’est bien ça !) NECESSE EST nécessairement (Jourdan-Gueyer : la nécessité dont il s’agit ici n’est pas éthique, mais logique : autrement dit, ce n’est pas le “ il faut ” injonctif —il faut réfléchir avant de parler— mais le “ il faut ” inductif —il faut bien qu’il ait plu, puisque c’est mouillé) INITIA INTER SE ET EXITUS le début et la fin +de l’amitié, mais on peut comprendre aussi : de toute entreprise+ CONGRUANT se correspondent QUI AMICUS ESSE COEPIT celui qui commence à être ami (en français courant : qui devient ami, “ devenir ” ayant la valeur inchoative de COEPIT) QUIA EXPEDIT parce que ça l’arrange DESINET ETIAM finira aussi QUIA EXPEDIT parce que ça l’arrange PLACEBIT ALIQUOD PRETIUM CONTRA AMICITIAM +tandis que+(asyndète à faire sentir dans la traduction) un avantage +offert+ en échange de l’amitié lui plaira SI ULLUM si quelque chose IN ILLA en elle (c.-à-d. l’amitié) PLACET lui plaît PRAETER IPSAM en plus de l’amitié en elle-même.

10 IN QUID AMICUM PARO dans quelle intention est-ce que je gagne un ami ? UT HABEAM PRO QUO MORI POSSIM pour avoir quelqu’un pour qui je puisse mourir UT HABEAM QUEM IN EXILIUM SEQUAR pour avoir quelqu’un à suivre en exil CUJUS MORTI  quelqu’un à la mort de qui ME OBPONAM je m’opposerai (MORTI, datif, CO2 de OBPONAM : je me placerai en obstacle à la mort de celui-ci) ET IMPENDAM et je me consacrerai (je vois ici un hendiadyn : je ferai obstacle et je m’y consacrerai, c.-à-d. : je me consacrerai à faire obstacle à cette mort.) ISTA +quant à+ la variété QUAM TU DESCRIBIS que tu décris NEGOTIATIO EST c’est du trafic NON AMICITIA et non de l’amitié QUI ACCEDIT AD COMMODUM qui vise au pratique QUAE SPECTAT qui regarde QUID CONSECUTURA SIT à ce qu’elle gagnera.

commentaire

En guise de commentaire, tempus irreparabile fugit, quelques pistes de réflexion :

Composition “ à sauts et à gambades ”, comme dira Montaigne, cet autre spécialiste de l’amitié philosophique (“ Parce que c’était lui, parce que c’était moi. ”), qui ne perd cependant jamais de vue le fil conducteur.

Style faussement naturel, très travaillé.

Eloge vibrant de l’amitié, la seule, la vraie, la désintéressée.

Noter la convergence entre UT HABEAM PRO QUO MORI POSSIM et le verset du Nouveau Testament : “ Nul n’a d’amour plus grand que celui qui renonce à la vie pour ceux qu’il aime. ” (Jn, 15, 13). Ce ne serait pas la première fois que nous constaterions que stoïcisme et christianisme ne sont pas dépourvus de points communs…

Ici se laisse apercevoir l’homme Sénèque. Il trouve plus de charme à l’amitié commençante qu’à l’amitié achevée, dit-il. Or Lucilius et lui se connaissent de longue date, et la réflexion, à première vue, manque de délicatesse. Mieux vaut y lire une délicate déclaration : jusqu’ici, nous étions des relations, mais non des amis. Ici commence notre amitié et j’y prends un plaisir extrême.

Confession personnelle du puissant déchu : depuis qu’il s’est retiré à la campagne, SOLITUDO EST CIRCA EUM… Il le constate sans s’en plaindre.

Se laisse voir aussi l’obsession de la mort et de la trahison, comme une prescience de son sort : il est clair à mes yeux qu’un des conjurés a vendu Sénèque, peut-être même son propre neveu… Contre une promesse (non tenue) de vie sauve : ALIQUID PRETIUM CONTRA AMICITIAM…

Le texte tire toute sa force de cet arrière-plan. On y lit cette question pathétique : et toi, Lucilius, m’aimes-tu assez pour mourir pour moi ?

SÉNÈQUE, Epistulae ad Lucilium, IX, § 11 à 16

((11) Non dubie habet aliquid simile amicitiae affectus amantium; possis dicere illam esse insanam amicitiam. Numquid ergo quisquam amat lucri causa? numquid ambitionis aut gloriae? Ipse per se amor, omnium aliarum rerum neglegens, animos in cupiditatem formae non sine spe mutuae caritatis accendit. Quid ergo? ex honestiore causa coit turpis affectus? (12) 'Non agitur' inquis 'nunc de hoc, an amicitia propter se ipsam appetenda sit.' Immo uero nihil magis probandum est; nam si propter se ipsam expetenda est, potest ad illam accedere qui se ipso contentus est. 'Quomodo ergo ad illam accedit?' Quomodo ad rem pulcherrimam, non lucro captus nec uarietate fortunae perterritus; detrahit amicitiae maiestatem suam qui illam parat ad bonos casus.

(13) 'Se contentus est sapiens.' Hoc, mi Lucili, plerique perperam interpretantur: sapientem undique submouent et intra cutem suam cogunt. Distinguendum autem est quid et quatenus uox ista promittat: se contentus est sapiens ad beate uiuendum, non ad uiuendum; ad hoc enim multis illi rebus opus est, ad illud tantum animo sano et erecto et despiciente fortunam. (14) Volo tibi Chrysippi quoque distinctionem indicare. Ait sapientem nulla re egere, et tamen multis illi rebus opus esse: 'contra stulto nulla re opus est - nulla enim re uti scit - sed omnibus eget'. Sapienti et manibus et oculis et multis ad cotidianum usum necessariis opus est, eget nulla re; egere enim necessitatis est, nihil necesse sapienti est. (15) Ergo quamuis se ipso contentus sit, amicis illi opus est; hos cupit habere quam plurimos, non ut beate uiuat; uiuet enim etiam sine amicis beate. Summum bonum extrinsecus instrumenta non quaerit; domi colitur, ex se totum est; incipit fortunae esse subiectum si quam partem sui foris quaerit. (16) 'Qualis tamen futura est uita sapientis, si sine amicis relinquatur in custodiam coniectus uel in aliqua gente aliena destitutus uel in nauigatione longa retentus aut in desertum litus eiectus?' Qualis est Iouis, cum resoluto mundo et dis in unum confusis paulisper cessante natura acquiescit sibi cogitationibus suis traditus. Tale quiddam sapiens facit: in se reconditur, secum est.

traduction universitaire

Nul doute qu’il y ait quelque ressemblance entre cette vertu et l’affection des amants : l’amour peut se définir la folie de l’amitié. Eh bien ! éprouve-t-on jamais cette folie dans un but de lucre, par ambition, par vanité ? C’est par son propre feu que l’amour, insoucieux de tout le reste, embrase les âmes pour la beauté physique, non sans espoir d’une mutuelle tendresse. Eh quoi ! un principe plus noble produirait-il une affection honteuse ? « Il ne s’agit pas ici, dis-tu, de savoir si l’amitié est à rechercher pour elle-même ou dans quelque autre vue ; si c’est pour elle-même, celui-là peut s’approcher d’elle qui trouve son contentement en soi. » Et de quelle manière s’en approche-t-il ? comme de la plus belle des vertus, sans que le lucre le séduise, ou que les vicissitudes de fortune l’épouvantent. On dégrade cette majestueuse amitié quand on ne veut d’elle que ses bonnes chances. Cette maxime : le sage se suffit, est mésinterprétée, cher Lucilius, par la plupart des hommes : ils repoussent de partout le sage et l’emprisonnent dans son unique individu. Or il faut bien pénétrer le sens et la portée de ce que cette maxime promet. Le sage se suffit quant au bonheur de la vie, mais non quant à la vie elle-même. Celle-ci a de nombreux besoins : il ne faut pour le bonheur qu’un esprit sain, élevé et contempteur de la Fortune. Je veux te faire part encore d’une distinction de Chrysippe : « Le sage, dit-il, ne manque de rien, et pourtant beaucoup de choses lui sont nécessaires : rien au contraire n’est nécessaire à l’insensé, qui ne sait faire emploi de rien, et tout lui manque. » Le sage a besoin de mains, d’yeux, de mille choses d’un usage journalier et indispensable, mais rien ne lui fait faute ; autrement il serait esclave de la nécessité : or il n’y a pas de nécessité pour le sage. Voilà comment, bien qu’il se suffise, il faut au sage des amis. Il les souhaite les plus nombreux possible, mais ce n’est pas pour vivre heureusement : il sera heureux même sans amis. Le vrai bonheur ne cherche pas à l’extérieur ses éléments : c’est en nous que nous le cultivons ; c’est de lui-même qu’il sort tout entier. On tombe à la merci de la Fortune, dès qu’on cherche au dehors quelque part de soi. « Quelle sera cependant l’existence du sage sans amis, abandonné, plongé dans les cachots, ou laissé seul chez un peuple barbare, ou retenu sur les mers par une longue traversée, ou exposé sur une plage déserte ? » Il sera comme Jupiter qui, dans la dissolution du monde où se confondent en un seul chaos les dieux et la nature un moment expirante, se recueille absorbé dans ses propres pensées. Ainsi fait en quelque façon le sage : il se replie en soi, il se tient compagnie.

traduction par groupe de mots

11 NON DUBIE sans aucun doute (ATTENTION, piège ! “ sans doute ”, en français n’exprime pas la certitude, mais l’hésitation.) AFFECTUS AMANTIUM la passion des amants HABET ALIQUID SIMILE AMICITIAE a quelque chose de semblable (en français de tous les jours : une certaine ressemblance avec) à l’amitié POSSIS DICERE on pourrait dire (ou : tu pourrais dire ; difficile, ici, de décider entre le TU de généralité, et le TU renvoyant à Lucilius) ILLAM ESSE INSANAM AMICITIAM que c’est une amitié +devenue+ folle (ILLAM renvoie au masculin AFFECTUS, mais subit l’attraction du féminin AMICITIAM) ERGO en effet (articulation logique ; le fonctionnement de la langue française impose de le mettre en tête de phrase) NUMQUID est-ce que par hasard QUISQUAM AMAT LUCRI CAUSA on aime par appât du gain ? (en français de tous les jours : a-t-on jamais vu aimer par appât du gain ?) NUMQUID [AMAT] AMBITIONIS [CAUSA] par ambition AUT NUMQUID [AMAT] GLORIAE [CAUSA] ou pour la gloire (entre crochets les termes, indispensables pour notre compréhension, que Sénèque ne répète pas) ? IPSE PER SE AMOR c’est l’amour lui-même, par ses propres moyens OMNIUM ALIARUM RERUM NEGLEGENS négligeant tout le reste (litt. : toutes les autres choses) ANIMOS ACCENDIT +qui+ enflamme les cœurs IN CUPIDITATEM FORMAE vers un désir de beauté NON SINE SPE MUTUAE CARITATIS non sans l’espoir d’une tendresse mutuelle QUID ERGO eh, quoi ! EX HONESTIORE CAUSA d’un motif plus noble +qu’elle+ COIT TURPIS AFFECTUS naîtrait une passion honteuse ? (Comprendre : ne laissons pas à cette passion honteuse qu’est l’amour le privilège de naître d’un noble motif ; que l’amitié aussi soit désintéressée !)

12 NON AGITUR NUNC il ne s’agit pas maintenant INQUIS dis-tu DE HOC de ceci +à savoir+ AN AMICITIA ADPETENDA SIT si l’amitié doit être recherchée (SIT au subjonctif : proposition interrogative indirecte ; ADPETENDA, adjectif verbal marquant l’obligation) PROPTER SE IPSAM pour elle-même IMMO VERO mais si ! NIHIL MAGIS PROBANDUM EST rien ne doit être davantage prouvé (noter le jeu des adjectifs verbaux attributs) NAM car SI PROPTER SE IPSAM EXPETENDA EST si elle doit être désirée pour elle-même (noter la paronomase ADPETENDA/EXPETENDA) POTEST AD ILLAM ACCEDERE il peut aller vers elle QUI SE IPSO CONTENTUS EST celui qui se suffit à lui-mêmeQUOMODO ERGO AD ILLAM ACCEDIT comment donc va-t-il vers elle ? QUOMODO AD REM PULCHERRIMAM comme vers une chose très belle NON LUCRO CAPTUS +sans être+ pris par +l’appât du+ gain NEC VARIETATE FORTUNAE PERTERRITUS ni terrifié par les variations de la fortune DETRAHIT AMICITIAE MAJESTATEM SUAM il ôte à l’amitié sa grandeur (MAJESTATEM : même racine *mag- que MAGNUS, grand. Il s’agit de supériorité morale) QUI ILLAM PARAT celui qui la gagne AD BONOS CASUS en vue de bonnes occasions.

13 SE CONTENTUS EST SAPIENS le sage se suffit à lui-même HOC MI LUCILI ce +mot+, mon cher Lucilius PLERIQUE PERPERAM INTERPRETANTUR beaucoup le comprennent de travers SAPIENTEM UNDIQUE SUBMOVENT ils écartent le sage de partout ET INTRA CUTEM SUAM COGUNT et ils le renfoncent dans sa propre peau (COGERE : pousser de force, selon Gaffiot) DISTINGUENDUM AUTEM EST or on doit distinguer QUID ET QUATENUS VOX ISTA PROMITTAT ce que promet ce mot, et dans quelle mesure +il le promet+ SE CONTENTUS EST SAPIENS le sage se suffit à lui-même AD BEATE VIVENDUM pour vivre heureux (AD VIVENDUM, gérondif exprimant le but) NON AD VIVENDUM et non pour vivre AD HOC ENIM car pour ce dernier +objectif+ MULTIS ILLI REBUS OPUS EST il a besoin de beaucoup de choses (litt. : à lui besoin est de beaucoup de choses ; ILLI, datif, REBUS, ablatif) AD ILLUD +tandis que+ pour le premier +objectif+ (opposition HOC/ILLUD) TANTUM [OPUS EST] ANIMO SANO il n’a besoin que d’un cœur sain ERECTO droit (au sens où l’on dit “ droit dans ses bottes ”) ET DESPICIENTE FORTUNAM et regardant de haut la fortune.

14 VOLO TIBI CHRYSIPPI QUOQUE DISTINCTIONEM INDICARE +mais+ je veux aussi t’expliquer la distinction que fait Chrysippe (Chrysippe, philosophe stoïcien. Noter la figure dérivative DISTINGUENDUM/DISTINCTIONEM, que le français permet de conserver.) AIT il dit SAPIENTEM NULLA RE EGERE que le sage ne manque de rien ET TAMEN et que pourtant MULTIS ILLI REBUS OPUS ESSE il a besoin de beaucoup de choses CONTRA par contre STULTO NULLA RE OPUS EST l’imbécile n’a besoin de rien (noter le passage du discours indirect au discours direct ; STULTUS, l’imbécile, j’ai choisi ce terme en référence à la célèbre traduction française du proverbe chinois : “ quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. ”) NULLA ENIM RE UTI SCIT car il ne sait se servir de rien SED OMNIBUS EGET mais il manque de tout SAPIENTI OPUS EST le sage a besoin ET MANIBUS de ses mains ET OCULIS de ses yeux ET MULTIS AD COTIDIANUM USUM NECESSARIIS et de tout ce qui est nécessaire aux besoins quotidiens EGET NULLA RE +mais+ il ne manque de rien EGERE ENIM NECESSITATIS EST car manquer relève de la nécessité NIHIL NECESSE SAPIENTI EST +or+ rien n’est nécessaire au sage.

15 ERGO donc QUAMVIS SE IPSO CONTENTUS SIT bien qu’il se suffise à lui-même AMICIS ILLI OPUS EST il a besoin d’amis HOS CUPIT QUAM PLURIMOS il les souhaite le plus nombreux possible (valeur de QUAM devant superlatif) NON UT BEATE VIVAT +mais+ pas pour vivre heureux (Sénèque nous fait réviser les différentes expressions du but : AD BEATE VIVENDUM/UT BEATE VIVAT, gérondif avec AD, finale par UT. Cette variété dans la répétition donne à penser qu’il n’y a aucune nuance de sens entre les deux tournures) VIVIT ENIM BEATE car il vit heureux ETIAM SINE AMICIS même sans amis.(Traduction plus proche du mouvement latin : car, même sans amis, il vit heureux.) SUMMUM BONUM le souverain bien (Importante notion philosophique) EXTRINSECUS INSTRUMENTA NON QUAERIT ne demande pas de moyens à l’extérieur DOMI COLITUR il se cultive à domicile EX SE TOTUM EST il est totalement issu de lui-même INCIPIT FORTUNAE ESSE SUBJECTUM +tandis qu’+ il se met à se soumettre à la fortune SI quand QUAM PARTEM SUI FORIS (FORIS : ici encore le texte Hatier-Les Belles Lettres est fautif) QUAERIT il demande au dehors une partie de soi.

16 QUALIS TAMEN FUTURA EST VITA SAPIENTIS quelle sera pourtant la vie du sage SI dans le cas où SINE AMICIS RELINQUATUR IN CUSTODIAM CONJECTUS il est abandonné sans amis jeté en prison VEL IN ALIQUA GENTE ALIENA DESTITUS ou encore planté là au milieu d’un peuple étranger (allusion probable au séjour forcé de Sénèque en Corse) VEL IN NAVIGATIONE LONGA RETENTUS ou encore retenu par un voyage au long cours (la navigation, cauchemar des Romains ! Souvenons-nous, sur le témoignage du propre père de Sénèque, que Cicéron a préféré la mort au mal de mer.) AUT IN DESERTUM LITUS EJECTUS ou bien rejeté sur une rive déserte ? (cauchemar complémentaire : l’horreur de la navigation peut mener à l’horreur du naufrage.) QUALIS EST JOVIS telle qu’est +la vie+ de Jupiter QUOM lorsque (j’orthographie ainsi pour éviter toute confusion avec la préposition CUM) RESOLUTO MUNDO une fois l’univers dissous ET DIIS IN UNUM CONFUSIS et les dieux unis en un seul +être+ PAULISPER CESSANTE NATURA la nature faisant relâche pour un moment ADQUIESCIT il se repose (c’était trop tentant ! Bien qu’ici la divinité se repose avant de créer le monde, ou, plus précisément, avant de le recommencer… Voir la notre de Mme Flobert) SIBI TRADITUS livré à lui-même COGITATIONIBUS SUIS et à ses pensées TALE QUIDAM SAPIENS FACIT le sage fait un peu la même chose IN SE RECONDITUR il se retire en lui-même SECUM EST il est avec lui-même. (Echo de la lettre II : PRIMUM ARGUMENTUM COMPOSITAE MENTIS EXISTIMO […] SECUM MORARI)

commentaire

En guise de commentaire, tempus irreparabile fugit, quelques pistes de réflexion :

Ce passage n’est pas découpé arbitrairement : les reprises et variations de SE CONTENTUS EST SAPIENS en assurent l’unité. (Il est cependant coupé trop haut, le refrain est repris aux § 17et 19.)

Ces reprises font écho à la première phrase : après une digression, Sénèque revient au point de départ. Composition en spirale, déjà remarquée dans le livre II des Tusculanes : le lecteur/auditeur ne doit pas perdre le fil, dans cette lettre qui est la plus longue de notre corpus. Chaque reprise marque une progression du raisonnement, comme lorsqu’on monte un escalier en colimaçon : on tourne, mais on avance !

Est-ce pour cette raison d’attention à soutenir ? Lucilius est très présent dans cette lettre, écrite sous forme dialoguée. Dialogue fictif, bien entendu : Sénèque imagine les réactions de son ami. Ne pas oublier que Sénèque est aussi auteur dramatique !

Ce portrait en creux n’est pas excessivement flatteur : Lucilius perd le fil NON AGITUR NUNC DE HOC//IMMO VERO NIHIL MAGIS PROBANDUM EST, il pose des questions naïves QUOMODO AD ILLAM ACCEDIT ? QUALIS FUTURA EST VITA SAPIENTIS ? purs prétextes à déployer la rhétorique sénéquienne. Il semble bien que par-dessus la tête de Lucilius qui devait être plus vif dans la réalité, Sénèque vise LE lecteur intemporel.

Plus convaincantes, plus vivantes aussi, les prises à partie HOC MI LUCILI PLERIQUE PERPERAM INTERPRETANTUR//VOLO TIBI INDICARE… C’est là que l’on voit que cette correspondance est une vraie correspondance.

Correspondant, auteur dramatique, Sénèque est aussi philosophe de plein exercice :

Définition  claire des notions (déjà aux § 2 et 3), explication de la maxime.

Raisonnement en forme sur le terme EGERE.

La lettre ne parle pas de l’amitié en général, mais de l’amitié dans la vie du sage. Il s’agit toujours de convertir Lucilius et de lui donner un modèle de comportement. Dans cette perspective, l’amitié, si vibrante qu’en soit la célébration, n’est que l’un de ces biens dont le sage sait se passer :  “ rien n’est un bien de ce qui peut nous être arraché ”.

Nous verrons dans la dernière tranche que Sénèque place la barre très haut !

SÉNÈQUE, Epistulae ad Lucilium, IX, § 17 à 22

(17) Quamdiu quidem illi licet suo arbitrio res suas ordinare, se contentus est et ducit uxorem; se contentus <est> et liberos tollit; se contentus est et tamen non uiueret si foret sine homine uicturus. Ad amicitiam fert illum nulla utilitas sua, sed naturalis irritatio; nam ut aliarum nobis rerum innata dulcedo est, sic amicitiae. Quomodo solitudinis odium est et appetitio societatis, quomodo hominem homini natura conciliat, sic inest huic quoque rei stimulus qui nos amicitiarum appetentes faciat. (18) Nihilominus cum sit amicorum amantissimus, cum illos sibi comparet, saepe praeferat, omne intra se bonum terminabit et dicet quod Stilbon ille dixit, Stilbon quem Epicuri epistula insequitur. Hic enim capta patria, amissis liberis, amissa uxore, cum ex incendio publico solus et tamen beatus exiret, interroganti Demetrio, cui cognomen ab exitio urbium Poliorcetes fuit, num quid perdidisset, 'omnia' inquit 'bona mea mecum sunt'. (19) Ecce uir fortis ac strenuus! ipsam hostis sui uictoriam uicit. 'Nihil' inquit 'perdidi': dubitare illum coegit an uicisset. 'Omnia mea mecum sunt': iustitia, uirtus, prudentia, hoc ipsum, nihil bonum putare quod eripi possit. Miramur animalia quaedam quae per medios ignes sine noxa corporum transeunt: quanto hic mirabilior uir qui per ferrum et ruinas et ignes inlaesus et indemnis euasit! Vides quanto facilius sit totam gentem quam unum uirum uincere? Haec uox illi communis est cum Stoico: aeque et hic intacta bona per concrematas urbes fert; se enim ipse contentus est; hoc felicitatem suam fine designat. (20) Ne existimes nos solos generosa uerba iactare, et ipse Stilbonis obiurgator Epicurus similem illi uocem emisit, quam tu boni consule, etiam si hunc diem iam expunxi. 'Si cui' inquit 'sua non uidentur amplissima, licet totius mundi dominus sit, tamen miser est.' Vel si hoc modo tibi melius enuntiari uidetur - id enim agendum est ut non uerbis seruiamus sed sensibus -, 'miser est qui se non beatissimum iudicat, licet imperet mundo'. (21) Ut scias autem hos sensus esse communes, natura scilicet dictante, apud poetam comicum inuenies: non est beatus, esse se qui non putat. Quid enim refert qualis status tuus sit, si tibi uidetur malus ' (22) 'Quid ergo?' inquis 'si beatum se dixerit ille turpiter diues et ille multorum dominus sed plurium seruus, beatus sua sententia fiet?' Non quid dicat sed quid sentiat refert, nec quid uno die sentiat, sed quid assidue. Non est autem quod uerearis ne ad indignum res tanta perueniat: nisi sapienti sua non placent; omnis stultitia laborat fastidio sui. Vale.

traduction universitaire

Tant qu’il lui est permis de régler son sort à sa guise, il se suffit, et néanmoins prend femme ; il se suffit, et devient père, et il ne vivrait pas, s’il lui fallait vivre seul. Ce qui le porte à l’amitié, ce n’est nullement l’intérêt ; c’est un entraînement de la nature, laquelle ainsi qu’à d’autres choses a attaché un charme à l’amitié. La solitude nous est aussi odieuse que la société de nos semblables nous est attrayante ; et comme la nature rapproche l’homme de l’homme, de même encore un instinct pressant l’invite à se chercher des amis. Mais si attaché qu’il soit à ceux qu’il s’est faits, bien qu’il les mette sur la même ligne, souvent plus haut que lui, le sage n’en restreindra pas moins sa félicité dans son coeur et dira ce qu’a dit Stilbon qu’Épicure malmène dans une de ses lettres. Stilbon, à la prise de sa ville natale, avait perdu ses enfants, perdu sa femme, et de l’embrasement général il s’échappait seul et heureux pourtant, quand Démétrius, que nombre de villes détruites avaient fait surnommer Poliorcète, lui demanda s’il n’avait rien perdu ? « Tous mes biens, répondit-il, sont avec moi. » Voilà l’homme fort, voilà le héros ! Il a vaincu la victoire même de son ennemi : « Je n’ai rien perdu, » lui dit-il, et il le réduit à douter de sa conquête. « Tous mes biens sont avec moi, » justice fermeté, prudence et ce principe même qui ne compte comme bien rien de ce que peuvent ravir les hommes. On admire certains animaux qui passent impunément au travers des feux ; combien est plus admirable l’homme qui du milieu des glaives, des écroulements, des incendies, s’échappe sans blessure et sans perte ! Tu vois qu’il en coûte moins de vaincre, toute une nation qu’un seul homme. Ce mot de Stilbon est celui du stoïcien : lui aussi emporte ses richesses intactes à travers les villes embrasées ; car il se suffit à lui-même, il borne là sa félicité.

Ne crois pas qu’il n’y ait que nous qui ayons à la bouche de fières paroles ; ce même censeur de Stilbon, Épicure a fait entendre un mot semblable que tu peux prendre comme cadeau, bien que ce jour-ci soit soldé. « Celui qui ne se trouve pas amplement riche, fût-il maître du monde, est toujours malheureux. » Ou, si la chose te semble mieux énoncée d’une autre manière, car il faut s’asservir moins aux paroles qu’au sens : « Celui-là est misérable qui ne se juge pas très heureux, commandât-il à l’univers. » Vérité vulgaire, comme tu vas le voir, dictée qu’elle est par la nature ; tu trouveras dans un poète comique : N’est pas heureux qui ne pense point l’être.

Qu’importe en effet quelle situation est la tienne, si elle te semble mauvaise ? « Quoi ! vas-tu m’objecter, ce riche engraissé d’infamie, qui a tant d’esclaves, mais bien plus de maîtres, pour être heureux n’a-t-il qu’à se proclamer tel ? » Je réponds qu’il s’agit non de ses dires, mais de son sentiment, non de son sentiment d’un jour, mais de celui de tous les instants. N’ayons peur qu’un aussi rare trésor que le bonheur tombe aux mains d’un indigne. Hormis le sage, nul n’est content de ce qu’il est : toute déraison est travaillée du dégoût d’elle-même.

traduction par groupe de mots

17 QUAMDIU QUIDEM mais aussi longtemps que ILLI LICET il lui est possible SUO ARBITRIO RES SUAS ORDINARE d’arranger ses affaires à sa guise (oui, ORDINARE a donné ORDINATOR, celui qui met en règle, d’où le français ordinateur… Quant à l’anglais computer, c’est du latin aussi, il vient de COMPUTARE, compter ! Décidément, que ferait l’informatique sans le latin ?) SE CONTENTUS EST ET UXOREM DUXIT il se suffit à lui-même et il prend femme SE CONTENTUS EST ET LIBEROS TOLLIT il se suffit à lui-même et il élève ses enfants SE CONTENTUS EST ET TAMEN NON VIVERET il se suffit à lui-même et pourtant il ne vivrait pas (ici, il est impératif de relever et souligner l’anaphore.) SI FORET SINE HOMINE VICTURUS s’il devait vivre sans les hommes NULLA UTILITAS SUA aucun intérêt personnel AD AMICITIAM ILLUM FERT ne le porte vers l’amitié SED NATURALIS INRITATIO (INRITATIO, ou IRRITATIO, encore une coquille de l’édition Hatier-Belles Lettres) mais un besoin instinctif naturel NAM car UT ALIARUM NOBIS RERUM INNATA DULCEDO EST de même que nous avons un attrait inné pour diverses choses SIC AMICITIAE [INNATA DULCEDO EST] de même nous avons un attrait inné pour l’amitié QUOMODO SOLITUDINIS ODIUM EST ET ADPETITIO SOCIETATIS comme il existe et la  haine de la solitude et le désir de société QUOMODO HOMINEM HOMINI NATURA CONCILIAT de même que la nature fait sympathiser l’homme avec l’homme (A en croire Gaffiot, et pourquoi ne pas l’en croire ? il s’agit ici d’une citation textuelle de Cicéron, De Officiis, 1, 12, où seul l’ordre des mots est modifié) SIC INEST QUOQUE HUIC REI STIMULUS de même il se trouve en cette relation un aiguillon QUI NOS AMICITIARUM APPETENTES FACIAT capable de nous faire désirant d’amitié (Valeur consécutive de la relative au subjonctif. En français de tous les jours : un aiguillon à nous faire désirer l’amitié.)

18 NIHILOMINUS néanmoins QUOM SIT AMICORUM AMANTISSIMUS si attaché qu’il soit à ses amis QUOM ILLOS SIBI COMPARET bien qu’il les mette sur un pied d’égalité avec lui SAEPE PRAEFERAT et souvent les place plus haut que lui OMNE INTRA SE BONUM TERMINABIT il fixera les limites de tout bien à l’intérieur de lui-même ET DICET et dira QUOD STILBON ILLE DIXIT ce qu’a dit le grand Stilbon STILBON QUEM EPICURI EPISTULA INSEQUITUR Stilbon que persécute la lettre d’Epicure HIC ENIM car lui CAPTA PATRIA après la prise de sa patrie AMISSIS LIBERIS après la perte de ses enfants AMISSA UXORE après la perte de sa femme (vous avez tous reconnu là une série d’ablatifs absolus) QUOM alors que EX INCENDIO PUBLICO SOLUS ET TAMEN BEATUS EXIRET il sortait de l’incendie général seul, et pourtant heureux INTERROGANTI DEMETRIO à Démétrius qui lui demandait(Patience ! le verbe arrive : c’est le INQUIT final.) CUI COGNOMEN AB EXITIO URBIUM POLIORCETES FUIT +Démétrius+ qui, à cause de la destruction des villes, avait pour surnom (litt. : à qui le surnom fut…) Poliorcète (en français de tous les jours : Démétrius qui devait à ses destructions de villes le surnom de Poliorcète…) NUMQUID PERDIDISSET s’il n’avait rien perdu (proposition complétive interrogative indirecte, COD de INTERROGANTI. On suit, au fond ? Ce Démétrius aimait l’humour noir, semble-t-il…) OMNIA INQUIT BONA MEA MECUM SUNT tous mes biens, dit-il, sont sur moi.

(La structure de la phrase est simple, pour ne pas dire élémentaire : HIC DEMETRIO INQUIT + COD mais chacun des trois termes a reçu de nombreuses expansions.)

19 ECCE VIR FORTIS ET STRENUUS Voilà un homme courageux et dynamique (Les adjectifs suivent le nom : ils ne désignent pas une qualité substantielle, fondamentalement liée à Stilbon, mais une qualité accidentelle, en ce cas durement conquise. Cf : URBANUS PRAETOR, un préteur poli, un homme fondamentalement poli et accidentellement préteur//PRAETOR URBANUS, le préteur urbain, fondamentalement préteur et accidentellement chargé des étrangers. FORTIS évoque FORTITUDO, une des vertus cardinales du stoïcisme) IPSAM HOSTIS SUI VICTORIAM VICIT de son ennemi, il a vaincu la victoire même (bel emploi de la figure dérivative) NIHIL INQUIT PERDIDI je n’ai rien perdu, dit-il ILLUM COEGIT il l’a forcé DUBITARE AN VICISSET à se demander s’il avait +vraiment+ vaincu (Les cours de récréation sont pleines de stoïciens en herbe : tu m’as pas fait mal, lalalère !) OMNIA MEA MECUM SUNT tous mes biens sont sur moi JUSTITIAjustice, VIRTUS vertu (qualité du VIR, ici, le mot remplace FORTITUDO) PRUDENTIA prudence (capacité à voir loin PRO-VIDENTIA) HOC IPSUM et cela précisément (cataphore, c.-à-d. annonce de la suite) NIHIL [ESSE] BONUM PUTAREne pas penser qu’est un bien QUOD ERIPI POSSIT ce qui peut nous être arraché MIRAMUR ANIMALIA QUAEDAM nous nous étonnons de certains animaux QUAE PER MEDIOS IGNES TRANSEUNT qui passent au milieu du feuSINE NOXA CORPORUM sans dommage corporels (ici montre le bout de l’oreille l’auteur des QUAESTIONES NATURALES. Allusion probable à la salamandre.) QUANTO HIC MIRABILIOR VIR cet homme-ci n’est-il pas de beaucoup plus étonnant (encore une figure dérivative MIRAMUR/MIRABILIOR) QUI PER FERRUM ET RUINAS ET IGNES qui, passant par l’épée, la destruction, les flammes INLAESUS ET INDEMNIS EVASIT s’en est sorti sans blessure et sans dommage VIDES QUANTO vois-tu combien FACILIUS SIT il est plus facile TOTAM GENTEM QUAM UNUM VIRUM VINCERE de vaincre un peuple entier plutôt qu’un seul homme HAEC VOX ILLI COMMUNIS EST CUM STOICOS ce mot lui est commun avec le Stoïcien AEQUE ET HIC lui aussi (c.-à-d. le Stoïcien), de la même façon INTACTA BONA PER CONCREMATAS URBES FERT il porte ses biens intacts à travers les villes réduites en cendres (En plus de la référence à Stilbon, Sénèque pense-t-il à l’incendie de Rome, qui fut suivi de l’incendie de Lyon ? En tous cas, nous y pensons pour lui, et superposons l’image d’Enée portant Anchise) SE ENIM IPSE CONTENTUS car il se suffit à lui-mêmeHOC FELICITATEM SUAM FINE DESIGNAT il définit son bonheur par cette limite (Noblot paraphrase élégamment :  “ Sa félicité ne va pas au-delà. ”)

20 NE EXISITIMES ne va pas croire NOS SOLOS GENEROSA VERBA JACTARE que nous soyons les seuls à proclamer de nobles paroles ET IPSE STILBONIS OBJURGATOR EPICURUS même le censeur de Stilbon, Épicure en personne SIMILEM ILLI VOCEM EMISIT a lancé un mot semblable à celle-là QUAM TU BONI CONSULE et toi, fais-lui bon accueil (j’emprunte l’expression à Gaffiot, article CONSULERE, locution BONI CONSULERE ALIQUID, citation du De Beneficiis de Sénéque. J’interprète QUAM comme un relatif de liaison, équivalent à ET EAM.) ETIAM SI HUNC DIEM JAM EXPUNXI même si aujourd’hui je suis déjà en règle avec toi (Allusion à la “ dette ” de Sénèque envers Lucilius, une maxime par lettre. Il s’en est déjà acquitté par le mot de Stilbon.) SI CUI INQUIT si quelqu’un, dit-il SUA NON VIDENTUR AMPLISSIMA ne trouve pas ses biens très considérables (litt : CUI est COI de VIDENTUR : si aux yeux de quelqu’un ses biens ne paraissent pas très considérables) LICET TOTIUS MUNDI DOMINUS SIT il aura beau être le maître du monde entier TAMEN MISER EST il sera pourtant misérable (TOTIUS MUNDI DOMINUS SIT, on pense à Néron, mais Sénèque y pensait-il ?) VEL ou alors SI HOC MODO TIBI MELIUS ENUNTIARI VIDETUR si cela te semble mieux dit de cette façon ID ENIM AGENDUM EST nous devons en effet faire en sorte UT NON VERBIS SERVIAMUS SED SENSIBUS de ne pas nous assujettir aux mots mais aux idées (en français de tous les jours : non à la forme, mais au fond. Souvenez-vous pourtant, que le fond c’est la forme, et la forme le fond, et qu’il ne faut jamais les étudier séparément.) MISER EST il est misérable QUI SE NON BEATISSIMUS JUDICAT celui qui ne se juge pas très heureux LICET IMPERET MUNDO dominerait-il le monde.

21 UT SCIAS AUTEM pour que tu saches donc HOS SENSUS ESSE COMMUNES que ces idées appartiennent au fond commun NATURA SCILICET DICTANTE évidemment sous la dictée de la nature APUD POETAM COMICUM INVENIES tu trouveras chez un poète comique (ainsi disait-on au Grand Siècle. En français de tous les jours : chez un auteur de comédie. Qui est ce poète comique ? Ni Henri Noblot, ni Mmes Flobert et Zorlu, ni M. Pierre Maréchaux, ni Mme Jourdan-Gueyer n’en ont la moindre idée… Il doit s’agir d’une œuvre perdue, et peut-être bien d’un auteur perdu. Notons que le POETA TRAGICUS Sénèque connaît son répertoire, et le répertoire comique.)

NON EST BEATUS ESSE QUI NON PUTAT

Il n’est pas heureux, celui qui ne croit pas l’être.

QUID ENIM REFERT qu’importe en effet QUALIS STATUS TUUS SIT quelle est ta situation SI TIBI VIDETUR MALUS si elle te semble mauvaise ? (Plus loin du texte, mais sauvegardant le sens de VIDETUR : si elle est mauvaise à tes yeux.)

22 QUID ERGO INQUIS Quoi donc, dis-tu SI BEATUM SE DIXERIT s’il se dit heureux ILLE TURPITER DIVES cet +homme+ honteusement riche (Comprendre, non pas “ trop riche ”, mais enrichi par des moyens malhonnêtes.) ET ILLE MULTORUM DOMINUS  ce maître de beaucoup SED PLURIMUM SERVUS mais esclaves de bien plus +encore+ BEATUS FIET il sera heureux SUA SENTENTIA sur sa propre déclaration ? NON QUID DICAT ce n’est pas ce qu’il ditSED QUID SENTIAT REFERT mais ce qu’il ressent qui importe NEC et non QUID UNO DIE SENTIAT ce qu’il ressent un seul jour SED QUID [SENTIAT] ASSIDUE mais tous les jours NON EST AUTEM QUOD VEREARIS il n’y pas de raison que tu craignes NE AD INDIGNUM RES TANTA PERVENIAT qu’une si grande chose arrive à +qui n’en est+ pas digne NISI SAPIENTI sauf au sage SUA NON PLACENT les biens ne font aucun plaisir (en français de tous les jours   “ seul le sage sait apprécier ce qui est à lui ”, Jourdan-Gueyer) OMNIS SULTITIA toute imbécillité (figure dérivative STULTUS/STULTITIA, que je tente de rendre ainsi) LABORAT FASTIDIO SUI souffre du dégoût de soi.

VALE au revoir !

commentaire

En guise de commentaire, tempus irreparabile fugit, quelques pistes de réflexion :

Texte à l’écriture très travaillée (reprendre mes notes au fil du texte), scandé par le refrain SAPIENS SE CONTENTUS EST.

En clôture (et en clausule) une sentence exactement inverse : OMNIS SULTITIA / SAPIENS // LABORAT/ CONTENTUS EST //FASTIDIO SUI/SE. La dernière phrase (§ 22) fait écho à la première (§1), avec un progrès : la première phrase est interrogative, la dernière est assertive, la lettre IX entière servant à mener de l’un à l’autre.

Dans le présent extrait, noter la coquetterie stylistique : trois expressions différentes de la même pensée, la troisième étant la meilleure, plus brève, plus percutante. Sénèque fait ici du méta-texte. A rapprocher cependant des soigneuses définitions de l’APAQEIA et des distinguo (c’est le cas de le dire !) du § 13. Sommes-nous si loin ici de la salle de classe de Sénèque le Rhéteur ?

Noter aussi les attaques parallèles des § 20 et 21 : NE EXISITIMES/ UT SCIAS AUTEM, deux injonctions, l’une négative, l’autre positive. Il faut toujours finir sur la note positive ! Ce sont les seuls injonctifs du texte, avec ID AGENDUM EST : dans cette lettre, en Sénèque le DOMINUS fait place au MAGISTER, le patron qui donne des ordres (Le premier verbe de ce corpus est FAC, ce qui est très caractéristique) au professeur qui démontre.

Que démontre le professeur ?

Que le sage se suffit à lui-même. Par sauts et gambades, tel est l’unique propos du texte. Le sage peut perdre un membre, sa femme, ses enfants, sa maison, sa patrie, il se reste à lui-même, et c’est ce qui le rend heureux dans le taureau de Phalaris.

Tout découpage est donc artificiel, souci de mise en page mis à part. Il faut avoir du texte une vue d’ensemble et mettre en lumière la progression par association d’idées.

Ce passage se conclut sur la notion du bonheur. Toujours la grande question : comment être heureux ? En devenant sage, car seul le sage est heureux, et il n’a rien à envier à personne !

A Lucilius qui pose —fictivement— la question épineuse (et permanente…) du bonheur des méchants, Sénèque répond par une pirouette : ce n’est pas parce qu’il dit qu’il est heureux qu’il faut le croire. Pirouette en totale contradiction avec la citation du poète comique. Astuce dialectique, qui annonce le soupçon des psy modernes : si tu dis cela, c’est que tu penses le contraire ! Comme quoi notre époque n’a pas inventé grand chose.

remarquable travail de commentaire tiré du site: http://fleche.org/lutece