Non est amor nisi miser

 

Nihil certum tenet homo neque robur,

Nec tenuitatem nec cor et cum credit

Manus tender(e), umbra crucem nigram fingit,

Et si cupit bonum retinere premit,

Vita nescio cur dolore scinditur.

Non est amor nisi miser.

 

Vita su(a) est quasi militis perditi :

Est olim vestitus ad fortun(am) aliam,

Sed cur exsurgeret ant(e) horam secundam

Si dubius, fessusqu(e), errat ad vesperam ?

Verba memorate, nolit(e) esse maesti.

Non est amor nisi miser.

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Amor, pulcher amor, quam discerpis pectus !

In me te transporto, cultrem sicut acrem,

Et inscia turba despicit m(e) errantem

Dictitatque post me contextum sermonem,

Qui tuis oculis subit(o) est mortuus !

Non est amor nisi miser.

 

Vivendi vix tempus, vit(a) est praeterita ;

Lugeant in nocte concordes animi :

Quot desideriis oportet langueri ?

Quot sortis tormenta parvulo carmini ?

Quot fletibus nostra nutritur cithara ?

Non est amor nisi miser.

 

Amor nequit esse quin citet dolorem,

Amor nequit esse sine vulneribus,

Amor nequit esse nisi maculatus,

Tamquam amor tui, patriae non minus,

Amor omnis edit amantis plangorem.

Non est amor nisi miser,

Ille tamen amor noster.

Louis Aragon (1897 – 1982), La Diane française (1946)

(Louis Aragon primi universi belli particeps fuit ubi ortus est magnus commotus adversus civitatis ejus temporis statum ; artem poeticam quoque renovavit cum surrealisticis poetis ; in versibus amorem erga Elsam cantavit ; fautor Partiti Communisti, Secundo Universo Bello operibus se immiscuit.)

Il n’y a pas d’amour heureux

 

Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force,

Ni sa faiblesse ni son cœur, et quand il croit

Ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix,

Et quand il veut serrer son bonheur, il le broie.

Sa vie est un étrange et douloureux divorce.

Il n’y a pas d’amour heureux

 

Sa vie, elle ressemble à ces soldats sans armes

Que l’on a habillés pour un autre destin;

A quoi peut leur server de se lever matin,

Eux qu’on retrouve au soir désarmés, incertains,

Dites ces mots, ma vie, et retenez vos larmes.

Il n’y a pas d’amour heureux.

 

Mon amour, mon bel amour, ma déchirure,

Je te porte dans moi comme un oiseau blessé,

Et ceux-là sans savoir me regardent passer,

Répétant après moi ces mots que j’ai tressés

Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent.

Il n’y a pas d’amour heureux.

 

Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard ;

Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson !

Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson !

Ce qu’il faut de malheurs pour la moindre chanson !

Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare !

Il n’y a pas d’amour heureux.

 

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur,

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri.

Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri,

Et pas plus que de toi l’amour de la patrie

Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs.

Il n’y a pas d’amour heureux,

Mais c’est notre amour à tous deux.